Dimanche 23 septembre 2007
« Vous marchez dans la rue, la nuit. Il pleut. Vous n’entendez que le bruit de vos pas. ». Plongé dans la lecture d’un polar sombre et prenant, je me laissais doucement bercer par le roulis de la rame qui me ramenait chez moi. De Laurent Bonnevay à l’Hôtel de ville, j’en avais bien pour 20 minutes de trajet, et à cette heure tardive, m’asseoir et profiter d’un moment de répit était un luxe que je savourais avec délectation.

Seul le murmure du métro, entrecoupé par les annonces de stations et la sonnerie de fermeture des portes, me parvenaient aux oreilles. L’atmosphère de la rame était chargée des odeurs d’une journée de voyageurs, sueurs, parfums, tabacs ou urines, auxquelles se mélangeait celle du simili sky des fauteuils. Je ne saurais dire ce qui m’interpella en premier. Ce parfum délicatement musqué qui s’introduisit dans mes narines ? Le froissement de tissu rompant la monotonie sonore de mon environnement… Je levais la tête et la vis. Seule, debout au milieu du wagon, se tenant fermement à la barre métallique, un long trench-coat gris sur lequel retombait une pluie acajou de cheveux d’une longueur étonnante, le regard triste, perdue dans le reflet de la porte, ni belle, ni laide, mais dégageant un « je ne sais quoi » qui me perturbait. Je restais là, interdit à la fixer sans même m’en rendre compte. Le poids de mon regard devait pourtant peser sur elle, mais elle semblait captivée par les longueurs de câbles qui défilaient là-dehors de l’autre côté de la porte. « Hôtel de ville » annonce la voix du métro, ouverture des portes, elle sort. Bêtement je reste quelques secondes sans rien faire… « Hey mais merde, c’est ma station. » Je me rue sur la porte au moment précis où retentit le signal sonore. Ouf, je suis dehors….

Le son de ses talons résonne dans la station vide, elle va sortir. Indécis, je lui emboîte le pas. Je ne sais même pas ce que je suis en train de faire. C’est bien la première fois de ma vie que je suis une femme dans la rue. Elle va me prendre pour un potentiel agresseur et s’enfuir si je m’entête dans cette voie. Rien n’y fait, la pulsion qui m’a saisi est plus forte que ma propre volonté. Furtivement je lui emboîte le pas, une cinquantaine de mètres en arrière, qu’elle reste inconsciente de ma présence. Elle sort de la station et emprunte la rue Joseph Serlin. Quelques passants, rentrant probablement dans leurs pénates après une soirée arrosée dans l’un des bars du quartier, la croisent. Un groupe de jeunes, casquettes et jogging de rigueur se lance dans des tirades salaces sur son passage. Elle ne ralentit pas l’allure pour autant et si s’en offusque, ne le montre pas.

Je lui laisse maintenant une centaine de mètres d’avance. Je pense qu’elle a senti ma présence. Pourtant rien dans son comportement n’indique un stress quelconque. Son pas est le même, ni plus rapide ni plus lent. J’ignore toujours où elle se rend. Là voilà à présent qui traverse la rue et s’engage sur la place des Terreaux qu’elle traverse dans la diagonale, prenant soin d’éviter les fontaines qui émaillent le dallage gris, géométriquement disposées, canevas de liquide dans une masse de béton. Elle marque un temps d’arrêt à hauteur de la fontaine, sors une cigarette. La lueur d’un briquet vient éclairer son visage un bref instant… Elle pleure. Je piétine sur place ne sachant que faire. M’avancer ? M’enquérir du pourquoi de ses gouttes salées qui creusent leurs sillons dans son fond de teint ? Je n’ose faire un pas en avant et là voilà repartie.
Au bout de la place, elle file sur sa droite et s’engage rue Sainte-Marie des Terreaux. Elle va passer devant chez Ahmed, l’épicier du quartier. Comme tous les jours à cette heure, la faune de la rue est de sortie. Clochards et toxico battent le pavé à l’angle de la rue Sainte-Catherine, se proposant de délester quiconque les croise des quelques piécettes qui alimenteront leurs addictions respectives. Une voiture de patrouille passe au ralenti sous les quolibets de deux sans domicile fixe particulièrement imbibés. La rue empeste son mélange d’urine et de crasse. Une forte odeur de marijunana, provenant sans nul doute des poumons chargés d’un des habitués du coin me monte agréablement à la tête. Devant moi, elle s’avance maintenant dans la ruelle sombre bordée de clubs douteux et se dirige à pas plus pressés vers l’immense escalier qui monte ses marches jusqu’à la place des Capucins.

Elle gravit les dernières quand je m’engage à sa suite. Je vais la perdre… Je hâte le pas à mon tour, fébrile espérant de tout cœur ne pas la perdre de vue, mais lorsque j’arrive en haut à mon tour, elle a disparu. La place est déserte, depuis longtemps les lumières de l’église de scientologie se sont éteintes. Mais où a-t’elle pu passer. Je ne l’ai pas vu s’engager sur la place, aucune porte ne se referme révélant une ouverture récente, rien, pas la moindre trace. L’objet de ma fixation s’est bel et bien envolé. Frustré, je m’apprête à faire demi-tour quand mon gosier asséché se rappelle à mon bon souvenir exigeant avec force la lampée qui lui rendra sinon la vie, tout du moins son humidité salutaire. J’entre aux Capucins, salue fidèlement Clément derrière son comptoir, qui sans attendre, m’apporte la punition que je suis venue chercher. « Et une pinte pour monsieur…Une ! » D’un hochement de tête approbateur je le remercie, m’empare de mon verre et plonge les lèvres dans la mousse amère qui fait barrage à la douceur du breuvage. J’embrasse lentement la salle du regard et me fige soudain. Elle est là, assise seule à une table, la tête entre les mains, ailleurs. Les questions se bousculent dans ma tête. Par quel obscur chemin a-t’elle pu ainsi disparaître de ma vue et se retrouver là ? Poussé par la fascination que m’inspire son mystère, je m’avance, toussote et tandis qu’elle lève vers moi un visage intrigué, lui dis : « Oserais-je vous offrir une bière ? Parce qu’elle explique tout ce qui se passe dans ce bas monde ; elle répond à tout et elle répond à rien »
par Huhsh publié dans : Essai
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